Je vous la remets en mémoire et j'en profite, comme promis, pour vous donner cette photo de sa maman.
C’était en octobre 2003, à Sokone, au Sénégal.
Théning, sa maman, venait depuis quelques semaines se faire soigner à mon dispensaire. Nous avions besoin, elle et moi, d’une interprète pour nous comprendre. Quel ne fut pas mon étonnement lorsque j’appris qu’elle était enceinte! Elle était grande et très maigre, avec un tout petit ventre.
Il faisait très chaud, elle avait de la fièvre et je pensais que jamais un bébé ne pourrait vivre dans de telles conditions de départ dans la vie !
J’ai fait tout ce qui était en mes capacités pour lui redonner quelques forces. Elle passait beaucoup de temps chez moi, s’allongeant au salon, se reposant des heures, me regardant recevoir les patients.
Je lui avais demandé une faveur qu’elle m’avait accordée avec joie : la permission d’assister à son accouchement. Mais nul ne savait quand il aurait lieu, inch’allah, à la grâce de Dieu !
Un après-midi, des gamins viennent me chercher :
« vite, vite, Théning te réclame, elle est très malade »
J’étais dans l’eau en train de nager avec ma petite guenon, Risiqui. Le temps de sortir, de nous rincer et d’aller dans la maison de Théning, il n’y avait plus personne.
Théning avait accouché sur la charrette qui l’amenait à l’hôpital…
Dans la religion musulmane, les enfants ne sont baptisés qu’une semaine après leur naissance. C’est pourquoi ce bébé fut appelé « BB charrette » pendant 8 jours !
A ma demande et après avoir réglé les frais d’ hospitalisation et les médicaments pour le bébé et pour elle-même, Théning est sortie le soir même et est retournée chez sa mère où elle vivait.
C’est en lui rendant visite que j’ai compris la différence entre pauvreté et misère …
Théning m’ayant demandé de choisir un prénom pour son bébé, j’ai tout de suite pensé à mon père André, né le 3 novembre 1904. BB charrette étant né le 4 novembre 2003, ce choix s’est imposé tout naturellement …Et il fut baptisé, sans trompettes ni tambours, sans fête et sans paillettes : André.
Mon père était un être supérieurement intelligent, d’un charisme exceptionnel et d’une élévation spirituelle insoupçonnable.
Ingénieur en aéronautique avant guerre, il calculait les hydravions de la CAMS, prédécesseurs des Latécoère, les hydravions de l’Aéropostale.
Directeur de l’Hôpital de Vichy sous l’Occupation, il fut un grand résistant.
Très réservé et même trop secret, il ne parlait jamais de ces périodes dramatiques de sa vie.
C’est seulement à sa mort, lorsque ma mère me remit son diplôme, des photos d’hydravions et ses faits de résistance que je compris qui était mon père.
Ce BB charrette commençant sa vie de façon exceptionnelle ne peut que devenir un être exceptionnel !
L’histoire aurait pu s’arrêter là …mais …
Théning m’amenait son bébé tous les jours, me le laissait parfois plusieurs heures. Je lui ai donné son premier bain, ai soigné son cordon ombilical. Elle voulait tellement que je m’en occupe, on aurait dit qu’elle pressentait ce qui allait arriver.
Je lui ai fait dire, à contre cœur, que je ne pouvais pas le garder, encore moins l’adopter.
Elle avait trois autres enfants mais ne vivait pas avec leur père. Et pourtant, il a reconnu officiellement ce bébé bien qu’il ne fût pas de lui.
Tout le monde savait que Théning, poussée par sa mère, était partie dans un autre village pour trouver un meilleur mari. Elle en était revenue quelques mois plus tard, seule et enceinte et malade…
A un mois et demi, BB André était maigrichon avec de grands yeux noirs. Il ne pleurait jamais, ne réclamait jamais, souriait même, malgré son regard triste …
Théning s’affaiblissait de jours en jours. Elle n’avait plus de lait. J’ai du en acheter. André ne prenait que 30 g par biberon….
Le 15 décembre, Théning est hospitalisée en urgence. Je lui rends visite tous les jours et dès qu’elle m’ aperçois, sur le pas de la porte, elle se met à trembler de tout son pauvre corps, elle pleure, je la prends dans mes bras où elle se blottit et se calme un peu.
J’ai demandé qu’on fasse tous les examens possibles. Elle n’a ni le sida ni la tuberculose, parait-il… Alors ? Je ne saurai jamais.
La veille de mon départ pour la France, le 19 décembre, je suis venue à l’hôpital avec un seau, du savon, de l’huile de massage, de l’eau de Cologne, un pagne, un « moussor » et un tee-shirt propres. Longuement, doucement, j’ai lavé, massé et parfumé Théning. Enfin, elle se détendait, elle ne tremblait plus. Les autres femmes de la chambre n’en revenaient pas de voir une femme blanche s’occuper ainsi d’une femme noire malade …
Il a fallu nous quitter, nous pleurions dans les bras l’une de l’autre. Nous savions que nous ne nous reverrions plus jamais …
Je suis rentrée en France le 20 décembre, Théning est morte le 28 décembre, le jour de mon anniversaire …
QU’ EST DEVENU BB ANDRE ?
De retour de France, début février 2004 , j’ai tout de suite demandé à voir André, le bébé de Théning. C’est sa sœur, handicapée, polio et marchant difficilement, qui me l’a amené, accompagné des ses trois frères et sœur.
Voyant la maigreur du bébé qui, à 3 mois, est nourri exclusivement de bouillie de mil à l’eau, je reprends les doses de lait que je mesure moi-même.
Après 15 jours de réflexions et sur les conseils de plusieurs personnes et différents organismes humanitaires, je décide de confier André aux Sœurs de l’Orphelinat à Dakar.
Mais il me faut un papier officiel d’abandon du père. Sans hésitations, tout est fait dans les règles à la Gendarmerie, le père ne s’étant jamais intéressé à André et ne vivant plus avec Théning depuis longtemps .
Je ne me suis pas attaché à cet enfant, mais lorsque la Soeur me l’a délicatement pris des bras, mon cœur s’est serré et j’ai signé le registre d’abandon, accompagnée de mon ami de toujours, JJ, qui se trouvait, « par hasard », en vacances chez moi, à ce moment-là, avec son fils, Nathan…
« Cet enfant, de sexe masculin, né le 4 novembre 2003 à Sokone est abandonné ce jour à l’Etat sénégalais, par Doris et par JJ. »
C’est tout et c’est beaucoup, pas un cri, pas un pleur, tout en douceur. On me donne simplement le tissu qui l’enveloppait et son « gri-gri » de poignet.
Le 4 mai 2004, âgé exactement de 6 mois, date légale pour l’adoption, André est adopté par une famille suisse, très aisée et très croyante.
Depuis, tous les 4 novembre, j’imagine André, rebaptisé Jérôme-André, choyé, gâté, dans de beaux habits, avec de beaux jouets dans une belle chambre d’enfant, soufflant une puis deux puis trois puis quatre et aujourd’hui cinq bougies …
J’ai déposé à l’orphelinat, une longue lettre avec des photos de sa maman et de lui, bébé, de ses frères et sœur et de sa tante, une lettre pour lui expliquer comment il s’est trouvé sur ma route et pourquoi je l’ai laissé à l’orphelinat.
Peut-être, à l’adolescence, aura-t-il comme la majorité des enfants adoptés, la curiosité de ses origines et de son histoire.
Peut-être aura t-il envie de me rencontrer… si je suis encore de ce monde, ce sera avec une immense joie !
BONNE VIE, ANDRE !
entre océan et dunes
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